Nick Cave And The Bad Seeds-The Firstborn Is Dead
par Gaylord le 07/04/2010
Second album pour Nick Cave et son nouveau groupe, The Bad Seeds, après l’épopée ravageuse de The Birthday Party. Le groupe continue dans cette veine post-punk mais inspirée par la littérature Southern Gothic des années 30. Des romans dépeignant, dans un Vieux Sud américain ravagé, des galeries de personnages dégénérés et tordus. Musicalement, les sources d’inspiration restent les mêmes, et correspondent à ce genre littéraire : le blues, la country, le folk, le gospel, en bref les racines rurales et américaines du rock’n'roll. Ils reprennent d’ailleurs le “Wanted Man” de Johnny Cash, l’un des principaux inspirateurs du King Ink avec Elvis Presley, mais écrit par Bob Dylan.Le décor est planté, sur fond d’orage, par le single “Tupelo” (ville du Mississipi où naquit Elvis Presley). Pluie tropicale, chaleur étouffante, ambiance poisseuse. La Bible est omniprésente, dans son versant le plus tragique et mythologique, le titre de l’album évoquant le sacrifice des premiers nés.
La modernité urbaine du post-punk n’en est pas moins présente. L’album a été enregistré aux mythiques studios de Hansa, à Berlin. Deux types de musiques et d’univers véhiculant spleen, colère et lyrisme se rejoignent alors, les musiques traditionnelles populaires de l’Amérique profonde des campagnes, alcoolisées, et le post-punk des métropoles européennes, droguées.
Le line up a à peine changé. Nick Cave assure textes (très littéraires, assez incompréhensibles et torturés), chant et harmonica ; Mick Harvey, batterie, piano, guitare, orgue, basse et chœurs ; Blixa Bargeld, guitares (souvent slide) et chœurs ; Barry Adamson, basse, guitares, orgue, batterie, orgue et chœurs. Le guitariste Hugo Race a quitté le navire, ainsi qu’Anita Lane, ex-petite amie de Nick Cave, qui avait participé au premier album en écrivant quelques textes.
Nick Cave et ses acolytes à leurs débuts tirent parti autant des silences que des sons, des vides que des pleins. Ce qui les différencie du Birthday Party qui jouait une musique déjà tout aussi foutraque et déstructurée, mais saturée de sons bruyants et souvent plus rapide et énergique. La rage est ici contenue, ce qui ne fait que rendre plus palpable la tension. La musique, réduite à l’essentiel, sans concession, est décharnée, presque squelettique, mais vivante.
Si on prend l’exemple du single “The Six Strings That Drew Blood”, on a seulement une guitare, un vibraphone et le chant. On pourrait parler de minimalisme, mais ce n’est pas un minimalisme par défaut ou qui suscite l’ennui. Bien au contraire, la tension est bien présente, très perceptible, et retient l’attention. La musique laisse la place à la respiration, et pourtant elle est presque oppressante. La guitare est triturée, elle n’est ni routinière ni démonstrative, mais inventive. Blixa Bargeld utilise ses limites techniques pour créer son propre style, unique et fascinant. Il s’ajoute même des contraintes supplémentaires : il n’a pas besoin du moindre effet sur sa six cordes, ni distorsion ni saturation, pour provoquer une impression de saignement.
La pièce de choix est peut-être la déchirante ballade “Knockin’ on Joe”, où Nick Cave, sur fond de piano, harmonica, batterie et notes éparses, rachitiques et corrosives de guitare, se fait plus imprécateur que jamais, entre prêcheur évangéliste à la manière d’un Johnny Cash en plus torturé et bluesman à la John Lee Hooker.
Une retenue et une économie de moyens à la fois élégantes et presque maladives qu’on retrouve sur la photo de la pochette, en noir et blanc et en clair obscur. Nick Cave se détache à peine d’un fond noir, qui met en valeur uniquement son visage quasi-spectral, à la fois boudeur et défiant, et ses mains, sur lesquelles on s’attendrait presque à voir les Love/Hate de La Nuit du Chasseur, une lettre écrite sur chaque doigt. A l’intérieur, une photo montre les trois musiciens, en noir et blanc également, assis dans une grande salle vide dans des postures presque dramatiques.
Sans être le meilleur album de Nick Cave And The Bad Seeds, et légèrement plus faible que le premier, moins surprenant en tous cas, The First Born Is Dead n’en constitue pas moins une œuvre maîtresse au sein de la riche discographie du groupe. Une œuvre bien singulière dans le contexte de la new wave des années 80. Une œuvre difficile à appréhender, mais qui ne fait avec le temps que révéler sa beauté tourmentée et ses richesses cachées derrière l’austérité et le dépouillement apparents.
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