Andrew Eldritch et Wayne Hussey, deux facettes d’une même entité ?
par Gaylord le 29/08/2010

On oppose très souvent, et depuis longtemps, la musique de The Sisters Of Mercy à celle de The Mission, le second étant né du premier, ainsi que leurs leaders respectifs Andrew Eldritch et Wayne Hussey, celui-ci étant généralement présenté comme un traître, un vassal félon à son seigneur…
Et si Andrew Eldritch et Wayne Hussey, et leurs groupes respectifs The Sisters Of Mercy et The Mission, plutôt que deux ennemis, deux entités incompatibles voire opposées, n’étaient que les deux facettes d’une même entité ?
Et si Andrew Eldritch montrait le monde tel qu’il est, et Wayne Hussey tel qu’il devrait être ?
Plutôt que d’opposer The Sisters Of Mercy comme gothique et The Mission comme plus rock, plus pop et plus hippie, une telle vision pourrait expliquer bien des choses…

Rappelons brièvement les faits : Andrew Eldritch, leader de The Sisters Of Mercy, qui a détrôné Peter Murphy (Bauhaus) comme “Prince des Ténèbres” (bien qu’il s’en défende), recrute en 1983 Wayne Hussey à la guitare, parti de Dead Or Alive après avoir joué dans divers groupes de Liverpool (dont un de ska et un avec Martin Hannet, producteur de Joy Division !). Le premier véritable album du groupe, First And Last And Always (1985), au nom prémonitoire, en grande partie composé par Hussey, est un succès artistique et même commercial. Mais le chanteur rejette les nouvelles compositions du guitariste, destinées à un nouvel album. Hussey, lassé par la mégalomanie, le cynisme et l’intransigeance d’Eldritch, quitte The Sisters Of Mercy, emmenant dans ses valises le bassiste Craig Adams et le matériel du groupe. Ce qui ne fait qu’augmenter la paranoïa d’Eldrich. Hussey fonde The Sisterhood, qui devient rapidement The Mission… S’ensuit une longue guerre juridico-médiatique, qui dure encore aujourd’hui… Eldritch, pas à un paradoxe près, affirmera pourtant, en voyant The Mission sur scène en 1986, que les morceaux, créés par Hussey pour The Sisters Of Mercy mais refusées par lui et utilisés pour les débuts de The Mission, sont excellents, et que, de tous les guitaristes que The Sisters Of Mercy ont connu, Hussey était de loin le meilleur…
Eldritch a beau jeu de présenter Hussey comme un Judas et de crier vengeance, mais ce dernier ne serait-il pas comme un Christ ?
Au-delà de ce conflit de personnes, on peut voir une complémentarité entre les deux hommes, et pas seulement artistique.

A Andrew Eldritch d’incarner et de dépeindre un monde sombre, maladif, torturé, corrompu, pollué, ravagé (« The Damage Done », The Reptile House, « Black Planet », « A Rock And A Hard Place », Floodland, « This Corrosion »… rien que dans les titres, les exemples ne manquent pas, qui vont tous dans le même sens…). A Wayne Hussey d’incarner et de dépeindre un monde sensuel, mystique, rempli d’amour, de femmes, de sexe, de foi, d’espoir (« Garden Of Delight », « The Crystal Ocean », « A Wing And A Prayer », « Heaven On Earth », « Tower Of Strenght », « Sea Of Love », « Deliverance », « Paradise »…).
Eldritch (dont le nom, ou plutôt pseudonyme, signifie « étrange », « surnaturel » ou « spectral » en anglais médiéval) chante le désespoir et la déchéance, Hussey (peut-être « nonne » ou « maîtresse de maison » en anglais médiéval) annonce le règne imminent d’un monde meilleur (« Kingdom Come »)… Là où Eldritch semble se complaire dans le malheur et la douleur, Hussey cherche la rédemption. A Eldritch, la souffrance, la peur, la haine. A Hussey, la joie, l’espoir, l’amour.
The Mission a la réputation d’être un groupe mystique, et The Sisters Of Mercy un groupe sombre, mais les deux hommes dévoilent tous deux, sous emprise des drogues, une topographie sacrée et mystique. A Eldritch, les Enfers, à Hussey, le Paradis.
Pourtant, Eldritch voudrait parfois atteindre la lumière, du moins que quelqu’un lui apporte la lumière pour dissiper les ténèbres (“Would you carry the torch… for me?” sur « Torch »)… ce qui peut d’ailleurs expliquer sa collaboration avec Hussey, nouveau Prométhée, puis la rupture qui suivra… Et Hussey peut aussi douter, voire perdre la foi (“I still believe in God, but God no longer believes in me” ou “Heaven and Hell, I know them well/But I haven’t yet made my choice” sur « Wasteland »)…
Si Hussey et The Mission ont leur devise (“keep the faith”), tel n’est pas le cas d’Eldritch et de The Sisters Of Mercy, mais beaucoup de phrases emblématiques pourraient en tenir lieu telles que “Fuck me and marry me young”, “Some girls wander by mistake”, “Crash and Burn” ou beaucoup d’autres. La foi opposée au cynisme…
Tous deux portent constamment des lunettes noires, comme pour mieux se cacher, mais aussi pour mieux voir (Vision Thing)… ou plutôt, ne pas voir. Ne pas voir les ténèbres pour l’un, ne pas être aveuglé par la lumière pour l’autre.
Tous deux aiment les apparats vestimentaires : le cuir noir pour Eldritch, les tuniques colorées et fleuries pour Hussey. Tous deux portent parfois un chapeau. Et ont longtemps eu les cheveux longs. Une même théâtralité…

Tous deux ont leur symbole : une étoile (symbole du communisme) pour The Sisters Of Mercy, une sorte de croix formée de demi-cercles et d’entrelacs pour The Mission. Cinq branches, droites et en pointe, pour l’étoile, quatre branches, courbes, pour la croix. L’un est marxiste, l’autre chrétien, avec des réminiscences celtiques, païennes. A dire vrai, tous deux sont chrétiens, et nés dans une cité chrétienne, siège d’un évêché depuis le Moyen Age (Ely et Bristol), à l’ombre de la cathédrale. Le cinq, c’est un demi-carré et un demi-cercle en opposition l’un avec l’autre, chacun cherchant sa complétude avec un élément géométrique différent. C’est la fameuse recherche de la quadrature du cercle, à savoir la communion du carré et du cercle, c’est-à-dire du masculin et du féminin. Le cinq est aussi le symbole de l’humain (le cinquième élément, l’amour), du microcosme. Le chiffre quatre, quant à lui, est le chiffre de la matière-matrice. Il correspond aux quatre dimensions, aux quatre points cardinaux et aux quatre éléments (la terre, l’eau, le feu, l’air). Ces derniers figurent justement sur la pochette et dans les photos de l’album Carved In Sand de The Mission. Le quatre est le symbole du monde, du macrocosme. On pourrait aussi remarquer que si The Mission a (presque) toujours compté quatre membres, The Sisters Of Mercy en a eu également quatre jusqu’à First And Last And Always, avant d’adopter une géométrie variable, souvent basée sur le chiffre deux (la dualité, notamment entre le masculin et le féminin à l’époque de Floodland). On pourrait donc opposer, dans les deux symboles et les deux chiffres utilisés par les deux groupes et leurs deux leaders, l’introversion, l’individualité, la finitude, l’incomplétude pour Eldritch, à l’extraversion, l’universalité, l’infini, la complétude pour Hussey. Mais tous deux, ainsi que les chiffres qui les composent, symbolisent une forme de perfection. Et un extrême. Une quête d’absolu.

Eldritch aime les villes (« Detonation Boulevard »), l’agitation et la claustrophobie urbaines, tandis que Hussey aime les grands espaces et la mer (« Over The Hills And Far Away », « Hands Across The Ocean »). Le premier part vivre à Leeds puis Hambourg, villes industrielles et nordiques, le second dans la campagne anglaise puis au Brésil. Le premier aime plutôt le futur, le second plutôt le passé. La musique du premier est plus industrielle, celle du second plus folk. Les sons électriques voire électroniques sont plus présents chez The Sisters of Mercy que The Mission, les sons acoustiques plus présents chez ces derniers que chez les premiers. Le premier cherche les ténèbres et le froid, le second la lumière et la chaleur. Le premier aime l’Europe, l’Occident, là où le soleil meurt, le second l’Orient, là où le soleil nait, ce qui se ressent dans leur musique. Eldritch a pourtant étudié les langues orientales, il parlait chinois mais il affirmera avoir totalement oublié cette langue…
Les deux chantent les femmes. Beaucoup de leurs titres sont des prénoms féminins (« Alice », « Marianne » ou la reprise de « Emma » pour Eldritch, « Severina », « Fabienne » ou « Evangeline » pour Hussey). Et tous deux ont collaboré avec des femmes (Patricia Morrison, Maggie Reilly ou Ofra Haza pour Eldritch, Julianne Regan de All About Eve pour Hussey). Mais leur vision n’est pas la même : pour Eldritch “She needs you like she needs her tranqs/To tell her that the world is clean” (« Alice »), pour Hussey “She’s a gift of the gods and she’s dancing” (« Severina »)…

Le sous-sol, les ténèbres, la nuit pour Eldritch, le ciel, la lumière, le jour pour Hussey, mais les deux se rejoignent dans la puissance charismatique et spirituelle – mais aussi dans les drogues (« Amphetamine Logic » vs. God’s Own Medicine) et l’excès – et se détournent du bas monde, trop terre-à-terre, trop tiède, trop banal… Si le nom The Mission évoque un rôle missionnaire (ce qu’a réellement été Hussey dans son enfance, élevé par des parents mormons), The Sisters Of Mercy, titre d’une chanson de Leonard Cohen, est plus ambigu, désignant à la fois un ordre de nonnes et des prostituées… Eldritch est plus cérébral et plus cultivé, Hussey plus poétique et plus mystique.

Plutôt que comme deux frères ennemis, on pourrait donc bien voir Andrew Eldritch, âme damnée de The Sisters Of Mercy, et Wayne Hussey, prophète de The Mission, comme les deux facettes d’une entité bicéphale et bipolaire, complémentaires autant qu’en adversité… Et on pourrait aimer la musique de tous deux, plutôt que faire un choix exclusif…
Wayne Hussey et Andrew Eldritch chantant à tour de rôle sur une démo en 1985 dont la musique est “Black Planet” de The Sisters Of Mercy et les paroles “Dance On Glass” de The Mission… :
http://www.youtube.com/watch?v=XIHq3m0ir1E&feature=related
Merci à lateigne pour avoir eu l’idée de base (géniale) qui a été à l’origine de cet article. Et à Anna grâce à qui j’ai pu développer ces idées.
Pour toutes les photos de cette page (c) DR.
Mot(s) clé(s) : Ajouter un mot-clef • All About Eve • Andrew Eldritch • Bauhaus • Craig Adams • Dead Or Alive • First And Last And Always • Joy Division • Julianne Regan • Maggie Reilly • Martin Hannet • Ofra Haza • Patricia Morrison • Peter Murphy • The Mission • The Sisterhood • The Sisters Of Mercy • Wayne HusseyArticles récents
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