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Nick Cave et le Southern Gothic
par Gaylord le 12/05/2010

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Amateur inconditionnel de post-punk, de new wave, de rock gothique, j’ai mis beaucoup plus de temps à pleinement apprécier des artistes comme Nick Cave. Je n’y retrouvais pas, par exemple, ces basses mélodiques, ces guitares incisives, parfois fluides et cristallines, ces batteries tribales, ces rythmes dansants. Découvert sur le tard (mon premier album de Nick cave date de 1988), il m’a fallu beaucoup plus de temps pour aimer ces Australiens au même titre que les Anglais. Mais Nick Cave And The Bad Seeds et The Birthday Party ont fini par figurer en très bonne place dans mon panthéon musical personnel.

Plus tard, il m’est apparu des points communs évidents entre tous ces artistes, The Birthday Party, Nick Cave And The Bad Seeds, Crime And The City Solution, These Immortal Souls, Gallon Drunk, Passion Fodder, 16 Horsepower, etc.

Le décor est planté : le Vieux Sud américain, le whisky, la Bible, la dégénérescence…

Du post-punk aux roots

Partis du post-punk, ces artistes s’en distinguaient par des racines américaines évidentes. Un aspect roots très marqué : le blues surtout, la country, le folk, le gospel, voire le jazz. Alors que le post-punk et la new wave ont rompu avec les bases américaines, blues et rurales, du rock, issu du rhythm’n’blues, pour créer un rock moderne, proprement européen et urbain.

Mais un blues décharné et tordu… Ambivalence : le territoire de ces groupes cristallisés autour de Nick cave est à la fois urbain et rural. Suscitant un sentiment de claustrophobie malgré les grands espaces. Une nature non pas maîtrisée, domestiquée, cultivée, mais hantée, tourmentée, déformée. Non pas de verdoyantes prairies baignées d’un doux soleil, rafraichies par la brise et bercées par le chant des oiseaux, mais des serpents et racines d’arbres difformes qui s’entrelacent dans la fange du bayou. Autant que les rues d’une métropole aux immeubles délabrés, écrasées par une chaleur étouffante, à la faune corrompue par le sexe, l’alcool et les drogues. Cette musique rejoint en cela la scène no-wave de New York, urbaine, dégénérée, déstructurée et avant-gardiste, issue du punk, et d’ailleurs les liens sont nombreux entre ces artistes et des artistes no-wave comme Lydia Lunch.

Après tout, ces artistes ne viennent pas du Vieux-Sud américain mais des grandes métropoles. Et des métropoles parfois australiennes, voire anglaises. Anglo-saxonnes, mais pas américaines. Un Vieux-Sud rêvé, fantasmé et non vécu, donc. Grâce à l’écoute de musiciens comme John Lee Hooker et la lecture d’écrivains comme William Faulkner.

Généalogie d’une famille incestueuse

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Je m’étais aperçu des liens entre tous ces artistes. En plus d’avoir des influences communes et un univers similaire, ils étaient tous liés de près ou de loin entre eux, sur le plan artistique et personnel. Et le pivot me semblait être Nick Cave.

Sans parler de la musique et des paroles, les noms de ces groupes donnent déjà une idée des thématiques et ambiances qu’ils explorent. Passons sur la signification du nom de famille de Nick Cave, une caverne qui évoque un lieu caché, obscur, humide, souterrain et primitif, mais citons la religion chrétienne (These Immortal Souls, Wovenhand), la nature, souvent corrompue (The Bad Seeds), la ville (Crime & The City Solution), l’alcool (Gallon Drunk), la crasse (Dirty Three), le crime (Crime & The City Solution encore)…

Comment nommer l’innommable ?

Mais il manquait un terme, un concept, une expression pour désigner cette vaste famille incestueuse pratiquant une musique particulière et propre à elle seule.

Non pas que je sois adepte des étiquettes, bien au contraire. Les termes, souvent vides de sens,  manquant de contenu, forgés de toute pièce par des journalistes paresseux pour désigner, sous la pression de l’actualité, voire les effets d’une mode, un ensemble de groupes plus ou moins similaires, parfois pas du tout, ou alors interchangeables, sans identité individuelle, n’ont pas grand intérêt, surtout une fois qu’on a le recul nécessaire.

Mais là, il s’agit d’un ensemble d’artistes qui non seulement font une musique partageant de nombreux points communs, à la fois dans le son, l’esthétique, les thématiques, des influences similaires, des racines communes, un univers et une identité très forts mais communs à tous ces artistes, mais en plus liés entre eux par des collaborations et participations à des projets.

De manière générale, il y a même un déficit d’écrits, surtout en France, sur cet ensemble d’artistes. Et même le grand journaliste anglais Simon Reynolds n’en parle pas – ou presque – dans son ouvrage très complet et très dense sur le post-punk (Rip It Up And Start Again).

Un nom s’imposait donc, et je m’étonnais même qu’il n’existe pas, ou du moins que je ne l’aie jamais lu nulle part ou entendu.2229410597_812315a513

Ce nom, je crois l’avoir trouvé, par hasard. Il s’agit de « Southern Gothic », un terme inventé pour qualifier le style littéraire d’écrivains comme William Faulkner, Tennessee Williams ou Truman Capote, dont l’heure de gloire se situe dans les années 30, dépeignant un Vieux-Sud dégénéré, « grotesque » (au sens anglais du terme), biblique, poisseux, alcoolique, hanté, déliquescent, consanguin. Il n’y a pas de traduction française pour ce genre, et même le terme anglais n’est que très rarement employé en France pour le qualifier, ce qui montre déjà qu’il semble très confidentiel.

Moi-même je n’ai appris l’existence de ce genre littéraire très particulier que très récemment. J’avais pourtant lu, préadolescent, un roman d’Erskine Caldwell, Le petit Arpent du bon Dieu (1933), qui appartient à ce genre. La violence absurde, l’érotisme obscène, l’humour macabre, le pathétique, ont fait de cet aristocrate du Vieux-Sud l’écrivain le plus censuré des États-Unis. Il dépeint dans ce roman la misère sociale et intellectuelle des paysans du Sud profond des Etats-Unis. Les héros, les fils de Ty Ty, un paysan convaincu que sa terre renferme un filon d’or, se refusent à cultiver cette terre et passent leur temps à la recherche de leur utopie. Le petit arpent du bon Dieu, c’est un lopin de terre que Ty Ty a offert au Seigneur et dont il promet l’offrande des récoltes à l’Eglise. Au fur et à mesure de leurs recherches, qui finissent par atteindre cet arpent, ils doivent à chaque fois le déplacer ailleurs. Totalement amoral, ce livre décrit avec cynisme des personnages hors-normes, hors du temps. Un roman qui provoque à la fois amusement, dégoût, fascination et malaise.

asssawtheangelAjoutons que Nick Cave a précisément publié un roman, Et l’Ane Vit l’Ange (1989), qui correspond à cet univers, qui fait écho à sa propre musique, qui s’inscrit dans cette tradition littéraire du Southern Gothic et est surtout influencé par Faulkner, fondateur et principal représentant du genre…

La boucle est bouclée, et le nom est trouvé.

Parmi les artistes folk et country qui ont permis de donner naissance au courant Southern Gothic, Johnny Cash, qui est d’ailleurs considéré comme le père spirituel de Nick Cave, qui fit de nombreuses reprises de son vaste répertoire, est le principal. Sa country sombre, marquée par un chant et une musique dépouillés et recueillis, a beaucoup inspiré ces artistes urbains, avant-gardistes et tourmentés. La religiosité de sa musique aura également une grande influence sur Nick Cave et consorts.

Cash reprendra plus tard à son tour « The Mercy Seat » de Nick Cave & The Bad Seeds. La boucle est donc à nouveau bouclée, mais en sens inverse. D’autant que ce morceau est de toute évidence fortement Southern Gothic, et le clip vidéo évoque le film La Nuit du Chasseur, rattachable à ce genre (les lettres « l-o-v-e » et « h-a-t-e » écrites sur les phalanges de chacune des mains de Nick Cave).

Rock gothique et Southern Gothic

Un terme qui en plus sonne comme le pendant, en musique, du rock gothique anglais, et donc convient très bien à cette musique autour de Nick Cave.

Le rock « gothique » anglais du début des années 80 (Siouxsie And The Banshees, Bauhaus, Virgin Prunes, The Sisters Of Mercy, Dead Can Dance…) a insufflé de la noirceur, de l’irrationnel, de la religiosité et du symbolisme, mais aussi de la sexualité et du glamour, sur un mode incantatoire, dans un post-punk à la base rationnel, intellectualiste, arty, moderniste, parfois marxiste et souvent austère, mais déjà tendu et cynique comme le sera le rock gothique. Les groupes de la vague suivante dans la seconde moitié des années 80, The Cult, The Mission, Fields of The Nephilim ou All About Eve, en continuant dans ce registre, y injecteront le rock des années 70, heavy ou psychédélique voire progressif (Led Zeppelin, Jimi Hendrix ou Pink Floyd). Le terme « gothique » dont on a qualifié ces groupes post-punk, d’ailleurs sans liens entre eux (pour la première vague), au grand dam des musiciens eux-mêmes qui ont toujours réfuté cette étiquette, est venu du roman gothique anglais (fin XVIIIe-début XIXe siècle) dont l’inspiration plonge dans le Moyen Age, dans les racines de l’Europe. Le courant Southern Gothic du post-punk insuffle les mêmes sensations, émotions et idées que le rock gothique, mais sous l’influence de la littérature du même nom, dont l’inspiration plonge dans le folklore et la mythologie du Vieux-Sud américain.

Ce « Gothique du Sud » est d’ailleurs parfois considéré comme un sous-genre du roman gothique… A tort me semble-t-il, il s’agit plutôt de son miroir.

Beaucoup de points communs entre rock gothique et Southern Gothic, donc. Mêmes bases post-punk, même démarche, mais inspirée d’une littérature différente, appartenant au Nouveau Monde et non à l’Ancien, bien que rappelant cet Ancien Monde, ne serait-ce que par cette thématique religieuse, la vision d’un monde en ruines et la nostalgie d’un passé glorieux mais trouble, où les maisons des planteurs de coton remplacent les châteaux des seigneurs. Gothic rock anglais et southern gothic rock « américain » peuvent être tous deux qualifiés de courants post-modernes par rapport à un post-punk originel moderne et moderniste. Là où les pionniers de la new wave regardaient résolument vers l’avant, avec toutefois un œil dans le rétroviseur, dans une démarche souvent même futuriste, les groupes des courants « gothiques » du post-punk, un peu plus tardifs, faisaient du neuf avec du vieux. Aux influences krautrock, garage, funk, reggae et disco du post-punk s’ajoute le rock 70’s, pour la seconde vague du rock gothique anglais, tandis que les racines américaines (blues, folk, country, jazz) dominent dans le southern gothic. L’influence de l’expressionnisme, et notamment de la musique minimaliste au piano qui accompagnait ces films au début du XXe siècle, est prégnante dans tous ces courants.

Pour s’opposer à la new wave qui avait cours à l’époque, souvent synthétique, et de plus en plus, les groupes de rock gothique mettaient l’accent sur les guitares, surtout électriques, en revenant parfois au son gras des 70’s (d’où le retour des Gibson Les Paul) pour contrer le son rachitique et sec des guitares post-punk. Les groupes de Southern Gothic, pour viser les mêmes objectifs, excluaient les synthétiseurs, boîtes à rythmes et autres instruments électroniques pour utiliser des instruments rock, mais vintage et parfois acoustiques (leurs violons étaient issus des musiques folkloriques et non de la musique « classique »), et de l’orgue et du piano (et parfois du xylophone) comme claviers.

Divergences

Une grosse différence avec le post-punk gothique, c’est que ces groupes Southern Gothic ont toujours continué dans la même veine, mais tout en se renouvelant, alors que les premiers ont été ringardisés, ont arrêté de jouer ou sont passés à autre chose. Et alors que les premiers ont engendré une multitude de suiveurs et imitateurs rarement intéressants, les seconds n’ont que très peu de descendance, ou plus précisément ces rejetons ne se contentent pas de les copier ou caricaturer, ils s’en inspirent, parmi d’autres influences.

nickcave2009Il faut souligner la totale indépendance du Southern Gothic par rapport au rock gothique. Ce sont deux courants imperméables l’un à l’autre. Il est même possible qu’ils se méprisent mutuellement. Un indice : Mick Mercer, journaliste britannique spécialisé dans le rock gothique, chantre de ce style – qu’il a jalousement contribué à ériger en genre et à le perpétuer – avait affirmé, en 1992, dans les notes de pochette de sa compilation Gothic Rock (la première du genre, qui se voulait une tentative de donner ses lettres de noblesse à ce style, en même temps qu’il contribuait à le figer) : « des gens pensent que Nick Cave est un Goth alors que ce n’est qu’un grand échalas vieux et triste, la tête pleine de charbon »…

C’est aussi pour cela que des artistes comme Nick Cave ont parfois été considérés comme « gothiques », tandis que le public gothique trouvait au contraire ces groupes beaucoup trop roots… Cela explique aussi peut-être le manque de succès public de ce courant musical (si l’on excepte la carrière de Nick cave And The Bad Seeds à partir des années 90) : trop roots pour le public gothique, mais trop gothique pour le public rock.

Quoiqu’il en soit, le gothique américain n’est peut-être finalement pas à chercher du côté de groupes tels que Type O Negative ou de Marilyn Manson mais plutôt du côté de 16 Horsepower ou Wovenhand…

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